La foi au creux de l’épreuve : leçons de martyrs contemporains

La foi au creux de l’épreuve : leçons de martyrs contemporains

Abbé Samih Raad

(Texte dédié à mon ami Didier Sturtzer)

          Lorsque j’étais jeune séminariste, un livre de Dietrich Bonhoeffer, traduit en arabe, vint à ma rencontre. Dans son ouvrage Vivre en disciple : Le prix de la grâce, je découvris une parole qui, dès lors, ne me quitta plus : « Quand Jésus appelle, il appelle à mourir. » Fils de la guerre, je cherchais une spiritualité contemporaine capable de donner voix à la tragédie de mon pays et de répondre à mes interrogations existentielles. Les ouvrages religieux chrétiens disponibles en arabe ne parvenaient pas à étancher ma soif — à l’exception de quelques rares écrits, comme celui du frère jésuite Ghassibé Kayrouz et son émouvant Testament à mes compatriotes.

Dans cette quête, Bonhoeffer s’imposa à moi comme une voix singulière. Ses écrits portaient la force de l’expérience : la prison, le châtiment, le lent anéantissement, le massacre collectif absurde. Ces épreuves, transposées en réflexion spirituelle, leur conféraient une autorité morale et un pouvoir d’inspiration que je n’avais trouvés nulle part ailleurs. Bonhoeffer devint ainsi un modèle, un refuge et un guide. À cette époque, je ne connaissais pas encore tous les détails de sa vie ni l’injustice qu’il avait subie de la part du pouvoir politique, mais j’étais convaincu qu’il avait été un Christ crucifié, un martyr chrétien pour la liberté, la justice, l’équité et la vérité.

Plus tragique que toutes les guerres du Liban est l’absence de vision et de projet de salut pour ce pays meurtri. Lors de ma visite récente, les mots de Bonhoeffer m’ont porté une espérance profonde, un souffle de courage et d’ardeur. Dans un monde marqué par les conflits, les révoltes populaires étouffées et la précarité, nous entendons le cri des souffrants qui réclament justice et équité.

Lorsque mon ami, le pasteur Didier Sturtzer, cita ce passage de Bonhoeffer, je ressentis quelque chose du rêve et du désir, quelque chose d’une espérance toujours vivante dans les mots de ce saint martyr :

« Je crois que Dieu veut nous donner, chaque fois que nous nous trouvons dans une situation difficile, la force de résistance dont nous avons besoin. Mais il ne la donne pas d’avance, afin que nous ne comptions pas sur nous-mêmes, mais sur lui seul. Dans cette certitude, toute peur de l’avenir devrait être surmontée. Je crois que nos fautes et nos erreurs ne sont pas vaines et qu’il n’est pas plus difficile à Dieu d’en venir à bout que de nos prétendues bonnes actions. Je crois que Dieu n’est pas une fatalité hors du temps, mais qu’il attend nos prières sincères et nos actions responsables et qu’il y répond. » (Résistance et soumission, p. 21)

Ces paroles nous rappellent que Dieu ne nous abandonne jamais dans nos épreuves. Nos limites et nos fragilités deviennent des lieux de grâce, nos échecs des tremplins pour progresser. La vie et les écrits de Bonhoeffer continuent de vibrer comme un appel impérieux à la fidélité et au courage. Son martyre nous enseigne que la foi n’est jamais un refuge passif ni une fuite hors du monde ; elle se révèle comme une force vivante, capable de transformer nos limites en engagement, nos peurs en courage et nos erreurs en gestes responsables et pleins d’amour.

Chaque défi, chaque douleur, chaque hésitation devient alors une occasion de croissance et de discernement. Nous apprenons à accueillir l’autre avec compassion, à agir avec responsabilité malgré la peur, et à laisser la justice, la liberté et la vérité irriguer chacun de nos gestes. La foi, loin de n’être qu’un réconfort, devient une énergie transformatrice : un souffle qui nous élève au-delà de nos limites et nous fait incarner, dans nos vies, le courage et la sagesse que des martyrs comme Bonhoeffer ont portés jusqu’au bout.

Aujourd’hui, méditer Bonhoeffer nous invite à regarder notre monde avec lucidité et espérance. À l’image de ce martyr, nous sommes appelés à transformer la peur en courage, l’épreuve en engagement et la fragilité en fidélité, afin que la foi devienne un moteur d’action juste, libre et responsable dans nos vies et dans nos sociétés.

Karabakh, Liban, 18 août 2025

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