Je me souviens de vous
« À tout moment, nous rendons grâce à Dieu au sujet de vous tous. »
(1 Th 1, 2)
30 TO A
Abbé Samih Raad

Frères et sœurs,
Nous pensons du bien des autres. Beaucoup. Chaque jour. Mais ce bien reste enfermé en nous, comme une lettre écrite et jamais postée. Entre ce que le cœur sait et ce que la bouche ose dire, il y a un silence, et c’est dans ce silence que nos mercis s’éteignent. Nous disons : « plus tard ». Mais plus tard, il arrive que la porte soit déjà fermée.
Paul, lui, ne garde rien. Sa lettre aux Thessaloniciens commence par une gratitude qui déborde : « à tout moment », « sans cesse », « nous nous souvenons ». Et regardez ce dont il se souvient. Pas de leurs exploits. De leur foi qui est active, de leur charité qui se donne de la peine, de leur espérance qui tient bon. Trois expressions de fatigue, presque de sueur. Il voit ce que personne ne voit : la fidélité obstinée de gens ordinaires.
Mais il ne s’arrête pas là. Il leur dit plus grand encore : « Vous avez été choisis. » Non parce qu’ils ont bien travaillé, mais parce que Dieu les a regardés le premier. Et l’Évangile, chez eux, « n’a pas été simple parole, mais puissance, action de l’Esprit Saint ». Leur foi n’est pas leur invention. C’est un don qui travaille en eux.
Et pourtant, regardons notre monde. On y parle beaucoup, on y commente tout, on s’y écoute peu. Les messages vont vite, les gratitudes vont lentement. Nous sommes riches de paroles et pauvres de mémoire du cœur.
Mais ne nous donnons pas trop vite bonne conscience. Il m’arrive, il nous arrive, de ne voir chez les autres que ce qui manque : le frère trop lent, la sœur trop bruyante, ce paroissien qui revient toujours avec la même plainte. Nous tenons un registre des défauts bien plus précis que celui des grâces.
L’Orient chrétien a gardé là un trésor. Dans la liturgie byzantine, avant même que la célébration commence, le prêtre prend un pain et dépose une parcelle pour chaque nom : les vivants, les défunts, le malade du village, l’enfant né dans la semaine. Faire mémoire, c’est porter les autres devant Dieu, un par un, par leur nom. Et le mot « eucharistie » veut dire justement action de grâce, celui que Paul emploie ici. Les moines du désert y ont ajouté ce que Paul demande « sans cesse » : une prière toute simple, au rythme du cœur : « Seigneur Jésus Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi. » Prier sans cesse, ce n’est pas parler tout le temps. C’est ne jamais oublier.
Voici la bonne nouvelle : nous sommes, nous aussi, de ces gens-là. Choisis sans l’avoir mérité, portés par une puissance qui n’est pas la nôtre. Paul le redit aux Philippiens, et nous l’avons chanté à l’Alléluia : nous brillons « comme des astres dans l’univers ». Une étoile ne se fatigue pas à briller. Elle tient sa place dans la nuit.
Alors, comment faire ? D’abord un peu de silence, ce soir, et la prière du cœur, une fois, lentement. Puis, cette semaine, un geste : appeler ou écrire à quelqu’un, et lui dire ce que Paul dit aux Thessaloniciens : « Je me souviens de ta fidélité. » Rien de plus. Un merci vrai peut tenir quelqu’un debout pendant des mois.
Emportons cette question : de qui est-ce que je fais mémoire, et à qui l’ai-je dit ? Que le Seigneur nous garde dans la reconnaissance, et qu’il fasse de nos vies une action de grâce. Amen.
Metz, le 17 octobre 2026