Un seul est saint
Tous les Saints, année A
Abbé Samih Raad

Frères et sœurs,
Imaginez un moment. Le prêtre élève le pain. Dans notre rite latin, il dit : « Voici l’Agneau de Dieu, voici Celui qui enlève les péchés du monde. Heureux les invités au repas des noces de l’Agneau. » Et le peuple répond : « Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir, mais dis seulement une parole et je serai guéri. »
Pas digne. Et pourtant, on s’avance. On vient quand même. Indigne, et invité : tout est là.
Dans mon Église d’origine, l’Église melkite, c’est presque la même scène. Le prêtre élève le pain et il dit : « Les choses saintes aux saints ! » Et que répondent les fidèles ? « Un seul est saint, un seul est Seigneur, Jésus Christ, à la gloire de Dieu le Père ! »
Un seul. Alors, qui sommes-nous, ce matin ? Des saints, ou des indignes ?
Les deux liturgies répondent ensemble. Nous ne sommes pas dignes, et pourtant nous sommes appelés saints. Et le secret tient dans ce petit mot : un seul. Pour vous le faire voir, je voudrais vous proposer une image : celle de la vigne.
Jésus dit : « Moi, je suis la vigne, vous êtes les sarments. » Regardez un sarment. Il n’a rien de lui-même. Pas de force propre, pas de vie propre. Tout ce qu’il porte, il le reçoit. La sève monte du cep, passe en lui, et un jour, il y a des grappes. Le sarment n’est pas fier de ses grappes. Il sait d’où elles viennent.
Eh bien, la sainteté est cela. Pas une médaille. Une sève.
Et pourtant, nous la pensons autrement. Un saint, pour nous, c’est quelqu’un de parfait, de lointain, posé dans une niche. Quelqu’un qui a réussi. Alors nous nous disons : moi, je n’y arriverai jamais. Ou pire : nous fabriquons notre sainteté à la force du poignet, avec des listes et des efforts. Et nous devenons raides, sévères, fatigués. Un sarment qui veut produire seul sa sève ne produit que du bois sec.
Mais l’Église, dès les premiers siècles, a vu plus grand. Les Pères ont pris un mot du vieux monde grec, un mot de philosophes, et l’ont rempli d’Évangile : la divinisation. Saint Pierre l’écrit déjà : nous sommes appelés à devenir « participants de la nature divine » (2 P 1, 4). Saint Irénée, venu d’Orient et devenu évêque de Lyon, le dit ainsi : Jésus Christ, par son immense amour, s’est fait ce que nous sommes, pour nous faire devenir ce qu’il est (Contre les hérésies, V, préface). Et saint Athanase d’Alexandrie le résume en une phrase : le Fils de Dieu s’est fait homme pour que nous devenions Dieu (Sur l’Incarnation, 54, 3 ; cité dans le Catéchisme de l’Église catholique, § 460). Attention. Il ne dit pas que nous devenons Dieu par nature. Il dit que le Verbe, le Logos, est entré dans notre chair pour que sa vie passe en nous. La sève du cep dans le sarment. Rien de moins.
C’est pourquoi saint Jean s’émerveille : « Voyez quel grand amour le Père nous a donné : que nous soyons appelés enfants de Dieu, et nous le sommes. » Nous le sommes. Pas : nous le deviendrons à force de mérites. Et la sève continue de monter.
Et l’Église ? Elle n’est pas sainte parce qu’elle a de bons administrateurs. Elle n’est pas sainte parce que ses membres valent mieux que les autres. Vous le savez, et moi aussi : moi le premier, je suis parfois un sarment bien sec. Elle est sainte parce qu’elle est aimée, et qu’elle aime. Dans la Bible, elle est l’épouse. Le Christ est son bien-aimé, et elle est sa bien-aimée. Sa sainteté, c’est celle de l’Époux, donnée à l’épouse, comme on donne tout à celle qu’on aime.
Alors, ne cherchez pas la sainteté pour la sainteté. C’est le piège, et nous, catholiques, y tombons volontiers. Sur ce point, ils ne me contrediront pas : la sainteté est d’abord un don, avant d’être un effort. Là-dessus, nous sommes d’accord. Sinon, on finit par s’admirer soi-même en train d’être saint. Cherchez le Bien-Aimé. Et la sainteté viendra par surcroît, comme viennent les grappes au sarment qui demeure.
Les Béatitudes que nous venons d’entendre ne sont donc pas un programme à exécuter. Ce sont des grappes. Pauvres de cœur, doux, miséricordieux, artisans de paix : voilà ce que donne un sarment qui reste dans la vigne. Et le fruit de tout cela tient en une promesse : « Ils verront Dieu. » Voir Dieu, c’est être enfin tout près du Saint. Quant à la foule immense de l’Apocalypse, venue de toutes les nations, elle n’a pas d’autre secret : ils ont « lavé leurs vêtements dans le sang de l’Agneau ». Ils n’ont pas fabriqué leur blancheur. Ils l’ont reçue.
Mais comment faire ? Ce soir, un peu de silence, avec une seule phrase : « Seigneur, je demeure en toi. » Et cette semaine, un geste qui ne vient pas de moi, mais de lui à travers moi. Pardonner à quelqu’un. Tendre la main à celui qu’on évite. Dire merci, simplement. Rien d’héroïque. Une grappe ordinaire.
Emportons cette question : est-ce que je cherche à être saint, ou est-ce que je cherche Celui qui l’est ?
Que le Seigneur Jésus, le seul saint, nous garde en lui, pour la gloire de Dieu le Père. Amen.
Metz, le 29 octobre 2026