
Abraham et Marie : Pèlerins de la Foi et Veilleurs du Royaume
Abbé Samih Raad
Homélie – 19ᵉ TO C
Frères et sœurs bien-aimés,
En ce 19ᵉ dimanche du Temps Ordinaire, la liturgie nous invite à contempler Abraham, père des croyants, compagnon de route et frère aîné dans la foi. Par ses départs audacieux, ses attentes patientes et ses combats intérieurs, il nous révèle que croire, c’est avancer souvent sans voir, mais toujours avec confiance, nourris par la promesse plus que par les certitudes. Trois images guideront notre méditation : Abraham, l’homme de la confiance absolue ; l’étranger en quête de vérité ; le stérile devenu fécond. Elles nous préparent à accueillir l’appel du Christ : « Tenez-vous prêts, vos lampes allumées ».
- Abraham, l’homme de la confiance absolue
La Lettre aux Hébreux nous rappelle : « Grâce à la foi, Abraham obéit à l’appel de Dieu ; il partit vers un pays qu’il devait recevoir en héritage, et il partit sans savoir où il allait. » Voilà l’essence de la foi : répondre à Dieu sans avoir toutes les cartes en main, avancer dans l’inconnu avec pour seul appui sa promesse. Abraham quitte la sécurité de son pays, de sa famille, de ses habitudes, pour marcher vers une destination que Dieu seul connaît.
Frères et sœurs, combien cette attitude nous interpelle ! Nous aussi, nous aimerions souvent savoir exactement où Dieu nous mène, comprendre à l’avance chaque étape de notre vie. Mais croire, c’est accepter de ne pas tout maîtriser. La confiance d’Abraham nous apprend que la certitude ne se trouve pas dans la clarté du chemin, mais dans la fidélité de Celui qui nous appelle.
Cette foi-là n’est pas naïveté ; elle est un choix renouvelé chaque jour, surtout dans les moments d’épreuve. Comme Abraham, nous sommes invités à mettre notre sécurité non pas dans nos plans, mais dans la parole vivante de Dieu.
- Abraham, l’étranger en quête de vérité
La deuxième image est celle de l’homme qui vit en étranger, migrant au milieu des peuples. Abraham plante sa tente, mais ne bâtit pas de murs définitifs. Il vit comme un pèlerin, toujours prêt à se lever pour aller là où Dieu le conduira.
Amin Maalouf, dans Origines, décrit si bien cette condition : « Nous appartenons à une tribu qui voyage depuis toujours dans un désert à la taille de l’univers… Nos maisons sont des tentes de pierre et nos nationalités une question de dates ou de navires… Tout ce qui nous relie à travers les générations, au-delà des mers et de la Babel des langues, c’est la résonance d’un nom. »
Cette vision rejoint profondément la foi biblique : nous sommes tous, comme Abraham, en route vers une patrie meilleure, celle que Dieu prépare. Nos sécurités terrestres sont provisoires ; la vraie stabilité est en Lui. Le chrétien n’est jamais un sédentaire spirituel. Il est un chercheur de Dieu, un marcheur vers la vérité, un pèlerin de l’absolu.
Et cette quête n’est pas une fuite : elle est un engagement à se mettre en chemin vers ce qui est juste, bon et vrai. Le migrant d’Abraham nous rappelle que nous sommes appelés à chercher non pas seulement une terre où poser nos tentes, mais la parole qui nourrit notre âme.
- Abraham, le stérile devenu fécond
La troisième image, plus surprenante, est celle d’un couple marqué par la stérilité. Abraham et Sara, avancés en âge, n’ont pas d’enfant. Humainement, toute espérance est morte. Et pourtant, Dieu leur promet une descendance « aussi nombreuse que les étoiles du ciel ».
C’est ici que se dévoile la logique de Dieu : il aime faire jaillir la vie là où tout semble fini. Pour nous prêtres, consacrés, ou pour toute personne qui vit une vie donnée sans enfants biologiques, cette promesse prend un sens particulier. Le Seigneur nous assure que notre fécondité est d’abord spirituelle : il nous donne des fils et des filles dans la foi, des vies transformées par notre témoignage et notre service.
La stérilité d’Abraham et de Sara devient alors un signe : elle montre que ce qui porte vraiment du fruit ne vient pas de nos seules forces, mais de la puissance créatrice de Dieu. Ainsi, même au cœur des situations les plus pauvres ou des échecs apparents, Il peut faire surgir une bénédiction qui dépasse tout ce que nous aurions pu imaginer.
Un regard vers Marie
En contemplant Abraham, nos yeux se tournent aussi vers Marie, la nouvelle figure de la foi parfaite. Comme Abraham, elle a tout quitté pour s’abandonner à la promesse de Dieu ; comme lui, elle a marché dans l’inconnu, mais avec une confiance sans faille. Elle a vécu l’exil intérieur et extérieur, étrangère dans son propre pays, mais toujours en quête de la volonté du Père.
Et plus encore, elle a connu cette fécondité miraculeuse qui ne vient pas des forces humaines, mais de l’Esprit Saint. Abraham et Marie nous montrent que la vraie vigilance consiste à garder le cœur disponible, prêt à dire chaque jour : « Que tout m’advienne selon ta parole ».
Conclusion
Frères et sœurs, à l’exemple d’Abraham et de Marie, nous sommes invités à marcher dans la foi, le cœur tendu vers la promesse de Dieu. Être prêts, c’est vivre chaque jour comme une réponse à son appel, garder nos lampes allumées même dans la nuit, et avancer, confiants, vers la patrie qu’Il nous prépare.
Alors, lorsque le Seigneur viendra, Il nous trouvera en veille, le cœur ouvert, prêts à entrer dans la joie de son Royaume. Marchons donc avec Abraham et Marie, pèlerins de l’espérance, étrangers sur cette terre mais citoyens du ciel, jusqu’au jour où nous verrons de nos yeux Celui que nous avons cru sur parole.
Amen.
Kfarnabrakh, Liban, le 8 août 2025