Kfarnabrakh, le chant intérieur de mes origines
Abbé Samih Raad

Kfarnabrakh, là où mon histoire a pris chair. Là où le souffle premier de la vie s’est mêlé à l’odeur de la terre chaude et à la lumière des matins clairs.
Kfarnabrakh, un nom que le vent connaît bien. Il le murmure en descendant la route bordée de tilleuls, le chante doucement en caressant les chênes farouches qui veillent au sommet. Puis il redescend, léger, et se glisse entre les murets de pierre sèche qui ceignent les vergers en contrebas, comme une mémoire qu’on n’oublie jamais.

La plus belle fleur de mon village, c’est le genêt doré. Au printemps, il surgit aux bords des sentiers, en gerbes lumineuses, comme si la terre exhalait une joie secrète. Son or n’est pas celui de la richesse, mais celui de la lumière partagée : une clarté fragile, offerte sans bruit. Le genêt ne crie pas sa beauté ; il la laisse rayonner dans le silence, tel un mystère révélé à ceux qui savent encore s’émerveiller. Sous sa floraison, le village semble sourire, baigné d’une lumière douce et silencieuse.
C’est un village lové à flanc de montagne, suspendu comme un souffle fragile entre ciel et terre, oscillant entre la générosité fertile des vallées et l’austérité rude des crêtes escarpées. Il ne se dérobe pas devant la tension des opposés, ne choisit ni la douceur des creux ni la rigueur des hauteurs — il les recueille dans un même élan, une étreinte entière. Et c’est ainsi qu’il m’a appris à vivre, à accueillir sans réserve les reliefs et les caresses de l’existence.
Là-bas, chaque sentier est une page vivante, un récit que la terre elle-même confie au vent. Il y a ces chemins humides et secrets qui serpentent dans le creux des vallées, glissant entre les noyers puissants, les figuiers généreux, les pommiers et poiriers aux branches penchées de fruits, les pêchers veloutés, les vignes anciennes, les plaines blondes de blé ou celles, plus âpres, d’oignons et d’ail — et puis, ici et là, une source qui jaillit, fidèle. Ce sont les sentiers de l’enfance, où l’on marchait pieds nus, le cœur assoiffé, pour atteindre l’eau fraîche et pure. Et puis il y a les pistes plus hautes, arides et éclatantes, qui gravissent les pentes vers les crêtes solitaires, là où l’air se fait rare et où le silence pèse plus lourd que la pierre millénaire, sculptée par le souffle des siècles.
C’est ce visage double, cette valse subtile entre fraîcheur apaisante et brûlure vive, entre refuge silencieux et audacieuse exposition, qui continue de palpiter au plus intime de mon être, défiant les limites du temps et de l’espace.
Je me souviens de l’ombre généreuse des mûriers, du doux murmure de l’eau serpentant entre les terrasses, des voix feutrées des anciens réunis autour d’un café, chargées de récits et de silences complices… Mais je n’oublie pas non plus les soirs de tempête, quand la montagne grondait comme une bête éveillée, presque hostile à l’horizon, ni les nuits et matins de guerre où le calme, lourd et pesant, se chargeait d’une angoisse sourde.
Tout cela vit en moi, tissé d’une matière dense et intime, où se mêlent douceur et douleur, paix et tourmente.
À Kfarnabrakh, j’ai compris que la vie ne se déploie jamais sur un chemin lisse ni sur une route sans aspérités. Elle se fraie un passage à travers des montées abruptes, où chaque pas résonne d’effort, de souffle court et de persévérance, et s’abandonne parfois aux descentes paisibles qui invitent à la halte, au silence et à la contemplation. Elle connaît les pierres qui meurtrissent la plante des pieds, tout autant qu’elle s’ouvre aux parfums rassurants : l’arôme enveloppant du pain encore tiède, la fragrance âpre et envoûtante du manouché au zaatar ou au kichék, ou encore celle, plus sauvage, du chausson de farfahin, pétri dans l’ombre fraîche des premières heures du jour.

Rien ici n’est pur, rien n’est simple. Les joies s’entrelacent aux peines comme un chant mêlé de lumière et d’ombre, et les éclats de rire s’égarent dans des silences lourds, chargés du poids secret des histoires anciennes. La lumière elle-même semble filtrée par le voile du temps, douce et tamisée, imprégnée de la mémoire profonde qui habite chaque pierre, chaque souffle d’air caressant le village. Au matin, elle effleure d’abord les toits plats, puis s’étire avec lenteur, comme une prière suspendue, pour venir bénir les vallées encore endormies — ce fragile équilibre où s’embrassent l’altitude sauvage et l’humilité fertile de la terre.
Kfarnabrakh, c’est ce mariage singulier entre une terre fertile, généreuse et vivante, où s’épanouissent les vergers abondants, et les grands rochers rugueux qui s’élèvent, immuables, tels des sentinelles silencieuses. Cette alliance complexe, presque paradoxale, forge le caractère du village : une force enracinée dans la douceur du sol, une beauté née de l’épreuve des pierres. C’est cette dualité qui façonne l’âme de Kfarnabrakh, où la vie prend racine entre la douceur nourricière et la dureté majestueuse des hauteurs.

La dualité, cette adualité saisissante, s’incarne jusque dans le blanc éclatant et le noir profond des habits des chékhs et des chaikât, ces vêtements druzes aux plis savamment dessinés, d’une élégance indicible. Ce mariage subtil des contraires, tissé dans chaque fibre, reflète l’âme même de Kfarnabrakh : un entrelacs délicat où s’unissent ombre et lumière, douceur et rudesse, tradition enracinée et souffle de renouveau. Chaque pli, chaque nuance porte le récit vivant de notre histoire, de notre identité complexe, révélant l’harmonie secrète née de ces oppositions apparentes.
Notre saint prêtre, vêtu de ce noir profond, porte en lui ce blanc caché, cet éclat de lumière intérieure, qui guide ses pas et éclaire les sentiers escarpés de notre montagne. Il est le vivant symbole de cette unité où l’ombre accueille la lumière, où la force se fait douceur, où le passé dialogue avec l’avenir.
Ainsi, à Kfarnabrakh, nous ne vivons pas dans la contradiction ni même dans une simple complémentarité. C’est une richesse plus vaste, que seule la complexité conjuguée à la complémentarité peut offrir. Ce n’est pas une coexistence banale, mais une alchimie profonde, un mélange subtil et puissant qui fait de chacun de nous un reflet unique de notre terre, de son histoire et de son mystère.
Kfarnabrakh m’a doucement appris à accueillir cette richesse profonde, à discerner la beauté discrète qui se cache dans les imperfections, à habiter pleinement cette étrange harmonie née de la rencontre entre rudesse et tendresse, entre lutte et paix.
Je ne saurais parler de mon enfance sans évoquer cette terre aux contrastes saisissants, porteurs d’une unité profonde. Tout en elle m’a façonné, même lorsque j’ai grandi loin, dans les rues animées de Beyrouth ou au-delà des frontières. L’élan puissant des cimes, l’accueil tendre des creux, le feu ardent du jour et la fraîcheur délicate de la rosée. Kfarnabrakh n’est pas seulement le décor de mes premières années, mais le langage secret qui résonne en moi, la voix intérieure guidant chacun de mes pas.
Même aujourd’hui, loin de ce village, je ressens sa présence profonde en moi. Dans mes choix, dans mes silences, dans la manière même dont je scrute le monde. Kfarnabrakh m’a enseigné à ne pas redouter les contradictions, ces tensions parfois déroutantes entre ce qui semble s’opposer, ni les complémentarités, ces alliances subtiles où le noir et le blanc s’unissent avec une beauté rare. Ici, les paradoxes ne se combattent pas, ils dialoguent, s’enlacent, s’épousent pour former un tout plus grand que la somme de ses parties.
La soutane de notre saint prêtre incarne cette vérité : un vêtement où l’ombre et la lumière cohabitent sans concession, un signe visible de cette harmonie complexe qui forge notre identité.
Je suis fait de cette terre partagée entre ciel et vallée, entre ascension et refuge. Kfarnabrakh est en moi, indivisible, comme la vie elle-même.
Hombourg-Haut, le 18 juin 2025