Que le temple soit vide pour que Dieu y demeure

Que le temple soit vide pour que Dieu y demeure

Abbé Samih Raad

Homélie pour la fête de

la Dédicace de la Basilique du Latran

          Frères et sœurs,

          En ce jour, l’Église célèbre la Dédicace de la Basilique du Latran, mère et tête de toutes les églises. Cette fête nous rappelle que toute église de pierre n’est qu’un signe du vrai sanctuaire : le cœur de l’homme, où Dieu désire habiter.

          L’Évangile nous montre Jésus entrant dans le temple et chassant les marchands — geste saisissant, à la fois rude et lumineux. Maître Eckhart, grand mystique dominicain du XIIIᵉ siècle, y discerne un symbole profond : le véritable temple n’est pas de pierre, mais d’âme vivante. Lorsque le Christ y pénètre, ce n’est pas pour condamner, mais pour purifier ; il renverse nos marchés intérieurs, dissipe le tumulte du moi, afin que demeure en nous un seul hôte : Dieu, reposant dans le silence clair de l’âme offerte.

          Eckhart écrit : « Dieu veut avoir ce temple vide. » Vide, non pour le néant, mais pour la plénitude en grâce. Vide de tout commerce avec Dieu. Car nos cœurs sont pleins d’étals : calcul, peur, mérite. Nous échangeons sans cesse : jeûner pour obtenir, prier pour être exaucés, servir pour être reconnus. Nous faisons marché avec le divin. Jésus, aujourd’hui encore, renverse ces tables. Il veut nous apprendre la gratuité : Dieu se donne librement et ne se négocie pas.

          Eckhart distingue deux attitudes : les marchands, qu’il chasse, et ceux qui vendent des tourterelles, à qui il dit avec douceur : « Enlevez-moi ça. » Ces “tourterelles” sont nos bonnes œuvres, encore marquées de notre manière, de nos mesures, de notre volonté propre. Non mauvaises, mais encombrantes, car elles attachent encore l’âme au moi. Dieu désire davantage : la pureté du cœur, cette liberté nue où même le bien n’est plus un calcul, où nous agissons non pour obtenir, mais par amour, participants à sa liberté par la grâce.

          Quand le temple s’épure de tout commerce et de tout attachement, même spirituel, la lumière de Dieu s’y répand, douce et souveraine. L’âme devient ce qu’elle fut dès l’origine : image de Dieu, demeure de la Parole. Eckhart écrit : « Si quelqu’un d’autre que Jésus veut parler dans le temple, Jésus se tait. » Tant que bruissent nos pensées et nos désirs, il attend. Mais quand l’âme se tait et consent au silence intérieur, le Verbe s’y fait entendre.

          Voilà le but : que Dieu parle en nous, que sa lumière devienne notre lumière, que sa liberté devienne notre liberté. Ce n’est plus une foi de troc ni une piété calculée ; c’est une union paisible, un repos dans la vérité.

          Frères et sœurs, la purification du temple n’est pas un événement du passé : c’est le travail spirituel de chaque jour. Laisser le Christ entrer, renverser nos marchés intérieurs et dire doucement à nos tourterelles : « Enlevez-moi ça. » Alors, dans le silence, il parlera. Et dans cette Parole, nous deviendrons un avec Lui — un avec le Père, un dans l’Esprit.

          En cette fête de la Dédicace, souvenons-nous que notre cœur est le véritable temple où Dieu désire habiter. Par le silence, la simplicité et le dépouillement, laissons Jésus purifier notre âme, chasser les marchands intérieurs et retirer nos attachements. Libres et ouverts à sa grâce, nous accueillerons la Parole vivante, et sa lumière brillera en nous. Que notre cœur devienne demeure de paix et d’unité avec le Père, le Fils et l’Esprit Saint, et que chaque geste, parole et choix quotidien contribue à bâtir ce temple vivant pour le Royaume de Dieu.

Amen.

 

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